Témoignage de Pierre Maillard, consultant, conférencier, auteur

Aviez-vous envisagé qu’une telle crise pourrait avoir lieu ?

J’ai connu une époque où nous avions une vision radieuse du futur. Tout ce qu’on faisait, était un investissement pour un avenir que nous pouvions raisonnablement idéaliser. Puis ce futur c’est couvert de nuages : prévision de crise économique, guerres, phénomènes migratoires, réchauffement de la terre, etc. Je pensais que j’adoptais une attitude classique de « vieux » qui n’était pas partagé par les jeunes. J’aurais dû penser davantage au présent pour en profiter, mais je continuais à me projeter dans le futur anxiogène aidé par l’ambiance générale et les médias. Je crois qu’en réalité tout le monde sentait que cette croissance éperdue orientée uniquement vers l’augmentation de la consommation à l’échelle mondiale s’arrêterait. L’être humain ne pouvait pas l’arrêter. C’est la nature qui le fait. Cette dynamique imposait d’agir dans le présent uniquement pour se projeter dans le futur : la planification du travail, les études marketing, l’éducation des enfants, l’achat d’une maison, la prise en charge de sa santé, etc. Le présent n’était plus qu’un moyen pour prévoir l’avenir.
La crise, d’un seul coup, limite le futur à un futur immédiat : « que sera demain ? ». Certains cherchent à nous projeter encore dans un futur plus lointain en parlant de sortie de crise. On les écoute pour se rassurer, et penser à autre chose, mais ils sont
peu crédibles. En réalité les « confinés » redécouvrent le présent, et l’avenir angoisse parce que le futur est totalement incertain.

Dans votre secteur d’activité, quels sont selon vous les points forts et les faiblesses pour faire face à cette crise ?
Les spécialistes du management de la qualité ont l’habitude de gérer des crises au sein des entreprises. Elles traumatisent une partie du corps social pendant une durée limitée, mais elles servent à progresser collectivement. Nous devrons, nous les qualiticiens, tout faire pour que la puissance de cette crise génère des progrès à la hauteur des traumatismes qu’elle aura provoqués. Ces réflexions sont sans doute partagées par la partie de la population qui a la « chance » d’être confinée. Elles sont peu partagées par l’autre partie de la population qui est active pour être au service de la catégorie précédente. Cette partie active de la population, qui prend des risques pour assurer notre survie, a du mal à entendre les « confinés » se plaindre. Être confiné est une chance par rapport à ceux qui doivent affronter le virus au quotidien ; les soignants, les caissières des supermarchés, les pompiers, etc. Nous, les « confinés », devons chercher par tous les moyens à aider ces actifs à qui on doit tout. Il faut tout faire pour garder un rôle social dans le confinement. La qualité de notre confinement est notre meilleur investissement actuel sur l’avenir.

Comment poursuivez-vous votre activité ?
Personnellement, ce confinement m’a appris à imaginer une nouvelle manière d’enseigner par visioconférence.
Ces visioconférences m’ont en réalité paradoxalement rapproché des étudiants. Les masques tombent. Le naturel l’emporte et il est même apprécié par tous. La réflexion partagée au cours d’une visioconférence est plus profonde. Le dialogue est
plus facile. L’erreur est plus facilement acceptée. L’enseignement devient une véritable coproduction. Nous sommes à la fois loin des étudiants et tout près. Une plus grande solidarité s’instaure entre l’enseignant et les élèves. Et lorsque l’enseignement porte sur la qualité, il décolle du terrain des méthodologies rationnelles qui sont classiquement enseignées et qui enferment la
pensée dans la rigueur. Il prend de la hauteur en évoquant davantage le rôle de la qualité dans les relations humaines qui sont présentes dans toutes les activités économiques ou sociales. Demain nous devrons donner un sens plus humain à l’usage que nous ferons de la qualité.

Propos recueillis par Camille Vernier

Témoignage de Pierre Maillard, consultant, conférencier, auteur